À mes yeux, Chopin reste celui qui a le mieux écrit pour le piano. Sa musique semble spécifiquement conçue pour l'instrument, il pense, ressent par le piano, et c'est de l'improvisation que naît son idiome pianistique, inégalable et reconnaissable entre tous. Personne d'autre n’a fait sonner ainsi l'instrument, ne l’a fait parler d'une voix si personnelle.
On a beaucoup évoqué les racines polonaises de Chopin, et le folklore national marque profondément son œuvre. Plus important est le sentiment nostalgique de l'exilé, une source d’inspiration constamment stimulante. Ainsi, le "zal", nostalgie ou regret, mêlé à des accès de révolte, à de sourdes menaces de vengeance, est le terreau des Polonaises. Il le dominait au point que, lors de l'exécution de sa
Polonaise "Héroïque", il se serait interrompu au milieu du passage central (avec ses chevauchées d'octaves à la main gauche et ses fanfares guerrières à la main droite), en proie à une hallucination que faisait naître sa propre musique.
Polonais ou Français ? Chopin est pour moi Italien avant tout. Il était si familier de l'opéra bellinien ! Sa conception du son s'appuie nettement sur le chant, et la beauté, l'expressivité du timbre et la science de la ligne sont pour moi des éléments fondamentaux de l'interprétation chopinienne.
Néanmoins, bien qu’italienne par sa déclamation, la langue de Chopin est autre, originale et universelle à la fois. La
Barcarolle en est l'illustration la plus frappante : il y sublime l'évocation du chant des gondoliers vénitiens, du bercement des vagues, en un des plus extraordinaires poèmes pianistiques, d'un souffle, d'une ampleur quasi symphoniques.
La véritable modernité de Chopin se situe pour moi dans sa recherche, son audace harmonique ; elles dérivent toujours de la polyphonie, ce qui dénote une intense étude de Bach. Le tissu harmonique est constamment en mouvement, depuis l'intérieur, et induit des rencontres inédites, des frottements, des dissonances inattendues, des sonorités réellement inouïes ! La
Sonate op. 58 en si mineur est un exemple magistral de traitement du piano : les voix naissent, se répondent, se multiplient à l'infini. Volubile, inventif et virtuose, le compositeur signe là un de ses chefs-d’œuvre les plus aboutis.
François Dumont
Bruxelles, Janvier 2012